La formule latine « Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam » est un verset du Psaume 113B (ou 115 selon la numérotation hébraïque) de la Vulgate. Ce texte biblique existait plusieurs siècles avant la fondation de l’ordre du Temple en 1129. Attribuer cette phrase comme devise officielle des Templiers pose un problème documentaire précis : aucune source médiévale de premier plan ne valide cet usage.
Le Psaume 115 et l’ordre du Temple : un texte biblique antérieur aux chevaliers
La phrase « Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam » se traduit par « Pas pour nous, Seigneur, pas pour nous, mais pour la gloire de ton nom ». Elle figure dans la liturgie chrétienne depuis l’Antiquité tardive, bien avant que Hugues de Payns et Godefroy de Saint-Omer ne fondent l’ordre.
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Ce psaume exprimait un renoncement à la gloire personnelle au profit de Dieu. Dans le contexte monastique et militaire du XIIe siècle, ce type de formule circulait largement parmi les ordres religieux. Les Templiers, soumis à une règle inspirée de celle de saint Benoît et approuvée par le concile de Troyes, récitaient des psaumes au quotidien. Le Psaume 115 faisait partie du répertoire liturgique commun.
Réciter un psaume dans le cadre de la prière et l’adopter comme devise identitaire sont deux démarches distinctes. C’est cette confusion qui alimente le mythe.
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Sceaux et sigillographie templière : l’absence de la devise sur les documents officiels
Les sceaux médiévaux constituent la meilleure preuve matérielle des marqueurs identitaires d’un ordre. Les catalogues de sceaux conservés aux Archives nationales de France ont été étudiés par des spécialistes en sigillographie. Leurs conclusions sont nettes.
Les sceaux de l’ordre du Temple, qu’il s’agisse de ceux du maître, des commandeurs ou des maisons locales, portent des légendes fonctionnelles ou des formules pieuses courtes. Le sceau le plus connu représente deux chevaliers sur un même cheval, accompagné d’une légende d’identification. La formule « Non nobis Domine » n’apparaît sur aucun d’entre eux.
Ce constat est déterminant. Si cette phrase avait réellement servi de devise à l’ordre, elle aurait laissé une trace sur au moins une partie des sceaux, des chartes ou des actes notariés produits par les commanderies en France, en Terre sainte et ailleurs. Son absence totale dans le corpus sigillographique va directement à l’encontre de l’idée d’une devise institutionnelle.
- Les sceaux du maître de l’ordre portent des légendes d’identification, pas de devise latine extraite des psaumes.
- Les sceaux des commanderies locales suivent le même schéma fonctionnel, avec des variantes régionales.
- Aucun acte juridique ou diplomatique templier conservé ne mentionne cette formule comme devise officielle.
Historiens médiévistes et règle du Temple : que disent les sources académiques
Les deux monographies de référence sur l’ordre, celles de Malcolm Barber (The New Knighthood, Cambridge University Press, 1994) et d’Alain Demurger (Vie et mort de l’ordre du Temple, Seuil, 1985), décrivent la règle, la liturgie et l’organisation templières avec un niveau de détail considérable. Ni l’un ni l’autre ne mentionnent une devise formulée comme telle pour l’ordre.
Cette absence dans les monographies spécialisées constitue un indice fort. Barber et Demurger ont travaillé sur les sources primaires : chartes, procès-verbaux des interrogatoires de 1307, correspondances pontificales, règle primitive et retraits. Si une devise avait été codifiée, elle aurait figuré dans la règle ou dans les statuts hiérarchiques. Elle n’y est pas.
La règle du Temple, rédigée en latin puis traduite en français, détaille les obligations de prière, les codes vestimentaires, les sanctions disciplinaires et la hiérarchie interne. Elle prescrit la récitation de psaumes, dont potentiellement le Psaume 115, mais sans jamais lui conférer un statut de devise ou de cri de ralliement.
Construction de la devise templière aux XIXe et XXe siècles
L’association entre « Non nobis Domine » et les Templiers se consolide principalement à partir du XIXe siècle, dans le sillage de plusieurs phénomènes culturels convergents.
La franc-maçonnerie, à travers certains rites comme le Rite écossais, a intégré des références templières dans ses grades et symboles. Cette récupération a contribué à fixer dans l’imaginaire collectif l’idée d’une devise templière transmise à travers les siècles. Les mouvements néo-templiers, apparus dès le XVIIIe siècle mais surtout actifs au XIXe, ont également participé à cette construction en cherchant à établir une filiation avec l’ordre médiéval.
Le romantisme littéraire a amplifié le phénomène. Walter Scott, dans Ivanhoé (1819), met en scène des Templiers entourés de formules latines et de rituels solennels. Cette fiction a profondément marqué la perception populaire de l’ordre. La phrase du Psaume 115, avec sa tonalité d’humilité martiale, correspondait parfaitement à l’image romanesque du moine-soldat.

Au XXe siècle, le cinéma et la littérature populaire ont achevé de transformer cette attribution en « fait historique ». La devise circule désormais sur des sites consacrés à l’histoire des chevaliers, sur des objets commerciaux et dans des groupes de reconstitution, sans que sa légitimité médiévale soit interrogée.
Devise des Templiers : authentique pratique liturgique, fausse devise institutionnelle
La réponse à la question initiale tient en une distinction. Le texte latin du Psaume 115 est authentiquement médiéval et les Templiers le récitaient probablement dans leur liturgie quotidienne, comme tous les ordres monastiques de l’époque. En revanche, l’idée que cette phrase constituait la devise officielle de l’ordre du Temple est une attribution rétroactive, consolidée plusieurs siècles après la dissolution de l’ordre par le pape Clément V en 1312.
Les preuves convergent : absence sur les sceaux, silence des monographies de Barber et Demurger, absence dans la règle du Temple. La formule « Non nobis Domine » n’a acquis son statut de devise templière qu’à travers la franc-maçonnerie, les mouvements néo-templiers et la fiction littéraire du XIXe siècle. L’ordre du Temple, tel qu’il a existé entre le concile de Troyes et le procès de Jacques de Molay, n’a laissé aucun document officiel portant cette devise.

